Du projet à l’inauguration

La construction du nouvel Opéra, ou l’édification d’une « cathédrale mondaine de la civilisation » (Théophile Gautier)

C’est dans une vaste opération d’urbanisme imaginée par Napoléon III que s’inscrit le projet de construction d’un nouvel Opéra à Paris. En effet, l’empereur a chargé le baron Haussmann, alors préfet de la Seine, de réhabiliter une grande partie de la ville et tout particulièrement le quartier des affaires et de la finance. Dès 1858, Haussmann définit donc lui-même l’emplacement du futur théâtre, amené à remplacer la salle Le Peletier, devenue trop exiguë. Aucun architecte n’est consulté à propos du choix du terrain, qui se situe juste au-dessus d’une nappe phréatique… 

Le 29 décembre 1860, un concours d’architecture est organisé pour sélectionner celui qui réalisera « le nouvel Opéra », comme on dit alors. De grands architectes participent à la compétition, parmi lesquels Eugène Emmanuel Viollet-le-Duc. Parmi les 171 propositions adressées au jury, cinq retiennent l’attention des membres de la commission d’experts. Finalement, c’est le projet d’un jeune inconnu âgé de 35 ans et n’ayant encore presque aucune réalisation de bâtiment à son actif, Charles Garnier, qui est retenu à l’unanimité. Garnier, qui s’est déplacé dans toute l’Europe pour étudier les proportions des salles de spectacle, leurs installations scéniques et leur architecture, s’est forgé une véritable expertise et rédigera d’ailleurs un ouvrage de synthèse à ce propos en 1871.

Haussmann avait conçu l’avenue de l’Opéra de manière à permettre un accès direct au théâtre depuis la résidence des souverains, qui se situait aux Tuileries. La percée fut le plus large possible afin d’éviter tout risque d’encombrement. Par ailleurs, afin d’éviter qu’un nouvel attentat ne soit perpétré contre l’empereur, Garnier aménagea une entrée protégée sur l’un des côtés du bâtiment : elle se caractérisait par une double rampe d’accès permettant de conduire l’empereur vers sa propre rotonde, le menant directement à la loge d’avant-scène. Le résultat fut un véritable quartier urbain refermé sur lui-même et dont le cœur allait battre autour du nouvel Opéra. 


Le 6 juin 1861, Garnier est officiellement nommé architecte de l’Opéra. Le 27 août débutent les premiers travaux de terrassement. L’Agence Garnier naît au cœur du chantier et soumet le devis pour la réalisation du nouvel Opéra : 33 millions de francs. Le 6 novembre, on réalise que les sous-sols sont gorgés d’eau et qu’il est nécessaire de procéder à l’assèchement de la nappe souterraine. Des pompes à vapeur, qui fonctionnent nuit et jour, sont activées, laissant à Garnier le temps de revoir ses plans et d’envisager la construction d’une cuve de béton qui servira de prétexte à bien des légendes…

C’est en 1869 que l’édifice est entièrement couvert, l’année même du scandale de la tache d’encre sur le groupe sculpté de Carpeaux. Un an plus tard, l’empereur déclare imprudemment la guerre à la Prusse. Le siège de Paris interrompt les travaux. Napoléon III est fait prisonnier lors de la défaite de Sedan. Le 4 septembre 1870, la république est proclamée à l’Hôtel de Ville, et certains s’interrogent sur le sort qui sera réservé à l’un des chantiers emblématiques du second Empire. Dès le lendemain, Garnier est invité à faire enlever les symboles impériaux (aigles, chiffres, initiales…) avant que le bâtiment ne soit réquisitionné par le nouveau gouvernement de Défense nationale. Un an plus tard, c’est la Commune : les fédérés occupent l’Opéra

Dans la nuit du 28 au 29 octobre, un terrible incendie ravage la salle Le Peletier, qui disparaît totalement dans les flammes. Cette catastrophe précipite l’achèvement du nouvel Opéra. Les pouvoirs publics exigent de Garnier qu’il termine son chantier dans les plus brefs délais. Le 20 mars 1874, des crédits supplémentaires sont votés et un effort général, à la fois financier, technique et humain, est accompli. Le 1ᵉʳ décembre, une première série d’essais d’acoustique a lieu dans la salle, suivie d’une série d’essais de lumière. 

Le nouvel Opéra de Charles Garnier est inauguré le 5 janvier 1875. Ce sont le maréchal Mac-Mahon, président de la République, et son épouse, la duchesse de Magenta, qui inaugurent ce treizième théâtre depuis la fondation de l’institution par Louis XIV, en 1669. La cérémonie a lieu en présence du lord-maire de Londres et du roi d’Espagne, Alphonse XII, accompagné de sa mère, Isabelle II. La salle de spectacle comporte 2 156 places, et l’on considère que la scène est alors la plus grande du monde. 

Charles Garnier, qui s’est entouré des meilleurs ouvriers de France ainsi que des plus grands peintres et sculpteurs de son époque, est immédiatement acclamé pour la réussite de son programme architectural, à la fois fonctionnel, flamboyant et éclectique : ce chef-d’œuvre devient dès lors le plus grandiose des théâtres à l’italienne. 

Visiteurs et spectateurs découvrent un bâtiment gigantesque dont le plan symétrique se développe de part et d’autre d’un axe qui mène des marches de la façade principale à la cour. Les espaces monumentaux qui se succèdent ont chacun une fonction précise et permettent de théâtraliser la sortie au spectacle. Cette dynamique se reflète à l’extérieur du bâtiment, notamment lorsque l’on observe sa couverture : toitures, coupoles ou pignons renvoient à des espaces distincts qui rappellent le parti pris fonctionnaliste de l’architecture, où la forme extérieure est la traduction de la structure intérieure.

Depuis 1996, des campagnes successives de restauration redonnent à voir le faste, l’éclat et la splendeur de ce théâtre.

 

DIMENSIONS GÉNÉRALES DU PALAIS GARNIER (EN MÈTRES)*

 

 

Longueur 
De la première marche du perron à la grande porte de l’administration172,70
De la façade à la ligne qui joint les avant-corps de l’administration154,90
  
Largeur 
De la balustrade extérieure (côté du Glacier) à la grille qui ferme l’accès de rampes de l’autre côté              124,85
Du mur extérieur du pavillon du Glacier à celui de l’autre pavillon101,16
Façade, en y comprenant les arrière-corps70  
  
Hauteur 
Du sol de la place de l’Opéra à la terrasse supérieure du comble de la scène55,97
Façade principale32,12
  
Profondeur 
Du sol au fond de la cuve au sol de la place de l’Opéra10,13
Du fond de la cuve au fond des puits de fouille8
Hauteur totale, du fond des puits au sommet du groupe81,60
  
  

*Ces chiffres sont tirés de l’article « Service de l’architecture », Petite Encyclopédie illustrée de l’Opéra de Paris, t. I, Paris, Théâtre national de l’Opéra, 1974, p. 35.

 

RÉFÉRENCES :

 

Rémy CAMPOS et Aurélien POIDEVIN, La Scène lyrique autour de 1900, Paris, L’Œil d’or, 2012.
Gérard FONTAINE, L’Opéra de Charles Garnier, photos de Jean-Pierre Delagarde, Paris, Éditions du Patrimoine/Centre des Monuments nationaux/Opéra national de Paris, coll. « Regards », 2012 (2ᵉ éd.).